Tenir par la beauté

 

« Je m’appelais Marthe ». Ce sont presque les premiers mots de Sauf les fleurs, et ils incluent tout le roman. Ce verbe appeler, qu’on ne conjugue au passé que dans la mort, annonce à lui seul le récit d’une tragédie. Il est emblématique de la langue de Nicolas Clément : serrée comme un bourgeon, elle contient son propre déploiement. Langue compacte, et ailée. Vous ne savez rien encore, et vous savez tout. 
Vous êtes entrés dans la langue d’un poète. Les poètes laissent le lecteur ouvrir lui-même les plis de la phrase, fendre les mots, libérer une à une les images retenues dans leur gangue. « Je voudrais que ma mère soit belle sans attendre mes mains » ; « ce que j’aime dans un prénom, c’est trouver un toit ». Le temps est l’auxiliaire de cette langue. On n’avale pas cette langue, on la mâche, patiemment, les images sont lentes à naître, à se préciser, l’auteur les esquisse à peine. Il offre un espace au lecteur dans le récit d’un autre, vous l’habitez à condition de vous donner le temps. Vous faites l’expérience d’une langue qui est à la fois temps et espace. D’une langue qui offre et demande du silence.
Nicolas Clément est un explorateur, il fouille les possibilités de la polysémie, de l’homonymie – le père « est notre langue étrangère, un mot, un poing, puis retour à la ligne » – invente une syntaxe – « palpez comme tout commence ». Ces audaces n’ont rien de l’accessoire, de la trouvaille maline, elles sont des façons neuves de dire le réel.
Nicolas Clément est poète au sens où l’entendait Paul Valéry, pour qui le poème était une hésitation prolongée entre le son et le sens.
Sauf les fleurs est un récit mince débordé de profonds espaces, comme la ligne de trottoir que suivent les petits enfants au-dessus des abysses. Vous entrez, par une porte étroite, dans une famille que ravage une violence vaste comme la mort. Et vous entrez, aussi, par le même chemin, dans une histoire d’amours incommensurables. Car le titre du roman, ramassé, hermétique, recèle une promesse. La lumière qu’il contient infiltre votre lecture en dépit de la tragédie annoncée : quelques-uns seront épargnés ; quelque chose sera sauf. C’est l’amour d’un frère et d’une sœur, d’une mère et de ses enfants, d’un garçon et d’une fille dont les portraits se constituent, page après page, sur le marbre de la douleur, une histoire d’amour avec la langue d’Eschyle aussi, l’échelle Eschyle « qui sert à se hisser » hors de la fange, et avec la littérature qui retient la mémoire des choses ; toutes trêves dans le malheur, que l’auteur nomme sobrement : « fleurs ».
La grâce de ce roman tient à l’extrême tenue de sa forme. Jamais Nicolas Clément ne nous garde en otage du matériau terrible à partir duquel il écrit. Il refuse l’exhaustivité, toute phrase est économe, chaque image compte. La question posée à l’écrivain n’est-elle pas toujours la même : que peux-tu face au réel ? Qu’as-tu à offrir pour le saisir que ne peut ni le témoin ni le sujet lui-même de la tragédie ? Par sa langue, Nicolas Clément crée rien moins qu’un territoire pour la beauté. C’est par la beauté qu’il nous tient et non par le goût du malheur, du sang, du pire. C’est un tour de force.  

Valentine Goby | Préface à l’édition de poche